Le Petit Thalamus de Montpellier

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Les annales occitanes, introduction historique

par Vincent Challet (CEMM)

Histoire et identité urbaine

Cela étant, ce processus de recomposition mémorielle ne peut être observé que jusqu’au début du XIVe siècle puisque, à partir des années 1330, nous ne disposons plus que d’un seul manuscrit. En outre, on l’a dit, dès 1350, la procédure qui consistait à enregistrer de manière séparée les avenimens semble définitivement abandonnée. Plusieurs phénomènes, sans doute, peuvent contribuer à expliquer cette désaffection. D’une part, le renforcement progressif des annotations de type historique au sein même des Fastes consulaires rend en partie artificiel ce double système d’enregistrement d’un matériau historique, à tel point que l’on peut même observer pour certaines années des redondances, un même événement apparaissant à la fois dans les Fastes consulaires et dans les avenimens. D’autre part, l’achat par Philippe VI de Valois en 1346 des droits que possédait Jacques III de Majorque sur la ville signifie, d’une certaine manière, la fin de la situation particulière de Montpellier au sein du Languedoc. Désormais, c’est bien le roi de France qui est seul maître de la ville, ce que manifeste Jean II le Bon en se rendant à Montpellier l’année même de son avènement. De ce fait, à compter du milieu du XIVe siècle, il devient plus difficile encore de distinguer ce qui relève du consulat proprement dit et ce qui relève a contrario du royaume de France. La structure des annales occitanes reflète donc cet état de fait en fusionnant Fastes consulaires et avenimens en un seul ensemble, ce que justifie en outre pleinement la situation de guerre dans laquelle, à l’instar de l’ensemble de la province, se trouve Montpellier. Les annales occitanes s’emplissent désormais des fracas d’une guerre de Cent Ans qui fait irruption dans la province à la suite de la chevauchée du Prince Noir en 1356 et déroulent une histoire qui a essentiellement pour but de mettre en scène le pouvoir consulaire.

D’une certaine manière, il est possible de dire que les consuls se font désormais auteurs de leur propre histoire et de leur propre pouvoir en faisant de la rédaction des annales un véritable acte civique, aussi fondamental que fondateur, destiné à montrer la continuité de la communauté politique telle qu’elle existait alors  (B. Guenée11. Bernard Guenée, Histoire et culture historique dans l'Occident médiéval, Paris, Aubier, 1980, p. 347), voire l’existence d’une communauté politique telle qu’elle n’existait pas encore. De ce point de vue, les annales urbaines reflètent, dans leur composition et dans leur évolution même, les avancées et les reculs de la puissance consulaire montpelliéraine, comme s’il existait entre le consulat lui-même et sa mise en mots, et sa mise en récits une relation intrinsèque et quasi existentielle. C’est dire aussi finalement que le consulat n’existe, peu ou prou, que par ses mots et ses rites, l’écriture de l’histoire fonctionnant bien comme un rite urbain, si, du moins, l’on entend par consulat un corps urbain et uni. Les deux choses – le rite et l’écriture – se conjuguent parfaitement, le récit venant en appui systématique de rites urbains qui ne cessent de se développer dans le cours du XIVe siècle, à l’instar de ces entrées princières narrées de telle manière que le récit finit par rendre accessoire le personnage reçu au profit du cortège qui l’accompagne et l’accueille, revêtu des robes du consulat. À l’instar aussi de ces imposantes processions renouvelées à chaque calamité (sécheresse, pluies diluviennes ou épidémie) et qui quadrillent l’espace urbain derrière l’autorité des consuls, processions qui prennent un tel développement que les éditeurs du XIXe siècle, lassés de tant de répétitions, renoncèrent à les retranscrire toutes, n’y notant que des variations de détail ne justifiant pas une transcription complète. C’est en effet que ces processions et leur inscription au sein des annales consulaires fonctionnent comme une sorte de litanie propitiatoire visant certes, en apparence et de façon visible, à protéger la ville, mais aussi, de manière plus subtile, à construire par la mise en récits, la protection plus efficace peut-être d’une mémoire collective.

Le récit tend à construire par la fiction une unité urbaine et condamne à un relatif oubli l’ensemble des germes de la division : le caractère très elliptique de l’enregistrement de la grande révolte de 1379 (fon fach un gran insult en Monpeylier per alcus populars el lo qual foron foron mortz et aucitz alcus grans officiers de nostre senhor lo rey e de mossen d’Anjo) par opposition avec la très longue narration du rite d’amende honorable consenti par les consuls corrobore une telle analyse que ne dément pas non plus l’absence de toute référence à la grande affaire des « populaires » dans les années 1325-1328. En 1379, pourtant, l’événement était si grave que les annales ne pouvaient le passer sous silence ; mais elles le reconstruisent en transformant la division interne de la ville en rite d’unité qui permet à des consuls, menacés par les populaires, de se repositionner comme les acteurs principaux d’une ville réunifiée sous leur conduite. La transformation des listes de magistrats en une véritable narration vise donc à façonner et à refaçonner l’histoire urbaine selon une perspective strictement consulaire : l’histoire de la ville, en accordant une très large part aux rites orchestrés par les autorités devient l’un des fondements de la légitimité du pouvoir en place en même temps que l’un des ressorts de son identité.

Certes, tout n’est pas rite urbain dans ces annales occitanes, loin de là. Loin de se replier sur la ville, elles se font également l’écho d’épisodes plus lointains survenus tant dans le royaume de France que dans l’espace méditerranéen, dessinant ainsi un horizon élargi de relations qui peut s’expliquer aussi bien par la présence proche de la cour pontificale que par les réseaux commerciaux et d’information tissés par les marchands montpelliérains autour de la Méditerranée. Tous les grands événements survenus au cours du XIVe siècle et du début du siècle suivant y trouvent donc leur place à travers des récits parfois très développés comme c’est le cas à propos de la bataille de Poitiers et de sa longue litanie de prisonniers ou du voyage d’Urbain V vers Rome. Année après année, les annales occitanes mettent ainsi en récit une histoire commune faite de rites partagés, de traumatismes subis mais toujours surmontés, de peurs et de joies ressenties et d’échos de ces mondes plus ou moins lointains sur lesquels s’ouvre la ville.