Le Petit Thalamus de Montpellier

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Les annales occitanes, introduction historique

par Vincent Challet (CEMM)

Une interruption brutale

Mais si l’écriture de l’histoire joue, à Montpellier, ce rôle de création et de maintien d’une identité urbaine, la question de son interruption brutale en 1426 n’en est que plus sensible. L’attribuer à la seule mort du notaire du consulat en charge de sa rédaction ne suffit guère à résoudre le problème puisque, de 1204 à 1426, les notaires se sont succédé les uns aux autres sans que cela ne vienne interrompre la narration. En revanche, dans un Languedoc secoué par les soubresauts de la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, il est possible de se demander si cette reconstruction fictive d’une unité par le récit ne paraît pas désormais un instrument bien dérisoire face à une division qui ne touche plus seulement la ville mais l’ensemble du royaume : ce serait alors la caducité d’un modèle ancien et jugé désormais inadapté et inadaptable dans une ville qui atteint alors son étiage démographique après avoir perdu les trois quarts de ses habitants qui expliquerait son abandon.

Peut-être est-ce d’ailleurs ce dépeuplement qui, plus que toute autre cause, permet de rendre compte du renoncement à un modèle poursuivi sans relâche depuis les origines du consulat dans une ville qui, du fait même du renouvellement d’une large partie de sa population, ne peut plus maintenir ininterrompu le processus d’écriture de l’histoire qui a fait sa force. L’élaboration d’une mémoire commune y paraît désormais, et de manière peut-être provisoire, hors de portée et sans enjeu immédiat, alors que la survie même du royaume de France n’est guère assurée. Notons d’ailleurs que cette interruption nous prive précisément de connaître la réaction du pouvoir consulaire à l’aventure johannique et à la libération d’Orléans en 1429. Impossible donc de savoir si, à Montpellier, se reprit à luire le soleil comme l’écrit Christine de Pisan.

De manière involontairement ironique, les annales occitanes s’achèvent sur l’évocation d’un tremblement de terre survenu dans la Catalogne voisine : ce tremblement de terre fit tomber un village du nom d’Amer où il y avait bien cinq cents maisons : tout tomba, ainsi qu’un couvent de nonnes qui s’y trouvait. Les annales occitanes, elles, ne s’en relevèrent jamais puisque, lorsque quatre-vingts ans plus tard, le consulat renoua avec cette tradition, il choisit de le faire, non plus dans la langue vernaculaire qui avait présidé à sa rédaction de 1258 à 1426, mais dans cette langue qui, d’étrangère et de royale, s’imposait peu à peu comme la langue de l’administration consulaire : le français.