Le Petit Thalamus de Montpellier

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La chronique française du Petit Thalamus de Montpellier

par Marc Conesa (CRISES) et Stéphane Durand (Centre Norbert Elias)

Une interprétation de la construction

Il apparaît déjà clairement que les auteurs de la compilation n’avaient pas à leur disposition les pages consacrées aux années 1513-1522, qui font totalement défaut. Il manque, certes, aussi les années 1504 et 1524 mais, dans le premier cas, il s’agit d’un silence du manuscrit dans la narration entre les années 1503 et 1505 ; dans le deuxième cas, c’est la rédaction de l’année 1523 qui paraît un peu aberrante, puisqu’elle figure manifestement sur un blanc laissé à la fin de l’année 1512.

Pour le reste, les textes relatifs aux années 1581, 1583, 1584 et 1604 sont disjoints d’une narration continue des années 1534-1574 couvrant les folios 518 r°-565 r°. En fait, ces textes des années 1580 sont d’une nature différente : il ne s’agit pas de narration mais de textes juridiques insérés dans un ensemble qui relève plutôt de la chronique historique. Enfin, la dernière page, rédigée en 1604, est une reprise du document, une sorte de chant du cygne en fin de manuscrit.

Cela étant, deux chevauchements interrogent le lecteur sur la nature des matériaux recueillis11. Un troisième chevauchement porte sur l’année 1542 mais, comme on l’a vu, la première évocation de cette année serait simplement due au remploi d’une feuille servant de chemise pour un ensemble de textes postérieurs (1555-1559).. En effet, le texte de l’année 1534 qui se situe dans le prolongement des années précédentes est réduit à la phrase rituelle, sans suite : En l’an mil cinq cens trente quatre furent consulz de lad[icte] ville (f. 492 r°). Or, il ne manque pas les premiers mots de l’année 1534 évoquée dans la narration continue des années 1534-1574 (f. 518r° et sqq), ce qui laisse penser que l’ensemble 1534-1574 a été commencé sans que l’on ait le cahier 1525-1534 sous la main ou alors qu’on l’a rédigé beaucoup plus tard sans souci de reprendre le récit sur un vieux cahier.

En outre, les années 1555, 1556, 1557 et 1559 font l’objet d’une double narration, la première dans les folios 507 r° - 517 r°, la seconde dans le continuum 1534-1574. Or, si dans cette longue narration des années 1534-1574, le récit des années 1555-1559 est fondu dans l’ensemble, les folios 507-517 contiennent des textes qui semblent avoir été originellement isolés. Presque tous sont signés par le greffier consulaire Boschonis, qui – à plusieurs reprises – dit coucher ces mots sur le papier par commandement de mesd[ictz] s[eigneu]rs les consulz.

Ainsi, plus simplement, les auteurs de la reliure auraient assemblé des cahiers couverts de textes relevant de la chronique historique pour les périodes 1502-1512, 1525-1534 et 1534-1574, peut-être rédigés sans continuité chronologique, et ils y auraient ajouté quelques textes consulaires consignés par le greffier dans les années 1555-1559 et des textes juridiques postérieurs, des années 1580. Voilà un ensemble fort hétéroclite que l’apparente aberration de la reliure rend particulièrement complexe à interpréter.

Un cahier 1513-1524 introuvable, un cahier 1525-1534 indisponible ou délaissé au moment où l’on commence le cahier 1534-1574, des textes isolés consignés par le greffier dans les années 1555-1559, des textes juridiques des années 1580 insérés çà et là dans l’ensemble, voilà qui ressemble bien à une reconstruction a posteriori d’une chronique censée couvrir l’ensemble du XVIe siècle montpelliérain. Il existe donc deux niveaux de lecture : celle qui se situe dans le temps de la rédaction des textes – quel que soit d’ailleurs la concordance entre les années évoquées et la date de rédaction (rien ne dit que le texte évoquant 1502 ait été rédigé cette année-là), et celle qui procède de l’intelligence d’une reconstruction du temps à partir de textes épars. Le manuscrit AA 10 des archives municipales de Montpellier, qui contient l’analyse du AA 9 par le feudiste François Joffre22. Arch. mun. Montpellier, AA 10, « Sommaire du Petit Thalamus », 112 pages. , décrit déjà parfaitement la chronique française telle que nous la voyons reliée aujourd’hui, hormis le court texte relatif à l’année 1604. De fait, la reliure de la chronique française fut constituée au plus tard en 1662, date du travail de F. Joffre.

Par ailleurs, quelques mentions dans le texte posent problème. En effet, dans les pages de la chronique relatives à l’année 1557, le greffier Boschonis explique au sujet d’une décision prise par le consulat qu’il est ordonné que lad[ite] procedure po[ur] perpetuelle memoyre soit escripte et regis[trée] en ce p[rese]nt livre appellé le petit talamus du consolat de lad[ite] ville, par moy notaire royal et greffier33. Arch. mun. Montpellier, AA 9, f. 513bis r° [1557]. Un peu plus loin, évoquant la prise de Calais aux Anglais, il rappelle que la ville était tenue par eux depuis l’an mil IIIC LX, que le roy Jehan ayant demeuré quatre ans prisonier en Angleterre po[ur] sortir leur laissa lad[ite] ville de Calays ainsi que appert au p[rese]nt livre f[olio] cii torne44. Arch. mun. Montpellier, AA 9, f. 514 r° [1557]., référence parfaitement correcte. Pour l’année 1567, décrivant la prise de la cathédrale Saint Pierre, le greffier note que la vertu et service de Dieu souffrit ceste desolla[ti]on deux centz troys ans ung mois et demy appres sa p[re]miere fonda[ti]on ut suppra f[oli]o 111, et 11755. Arch. mun. Montpellier, AA 9, f. 544 v° [1567].. De fait, aux folios 111 v° et 117 r° des annales occitanes, il est fait référence à la fondation d’une nouvelle église avec des reliques de saint Germain, respectivement en 1364 et en 1366.

Ces trois mentions signalent qu’au moment de coucher ces lignes sur le papier, le greffier avait – sinon un registre aux feuilles blanches devant les yeux – du moins la conscience de rédiger des textes qui faisaient partie du Petit Thalamus, mémoire urbaine médiévale traversant les temps. L’ensemble était censé s’articuler au Grand Thalamus, recueil des textes normatifs de la communauté. Ainsi, pour l’année 1525, le greffier cite l’arrêt de la cour des Aides portant la recherche générale du diocèse de Maguelone, lequel est inseré au grand thalamus, f[oli]o 24766. Arch. mun. Montpellier, AA 9, f. 487 r° [1525].. Plus loin est mentionné l’accord passé entre la ville et le seigneur, comme plus aplain est [con]tenu par led[it] accord registré au grand thalamus77. Arch. mun. Montpellier, AA 9, f. 512 r° [1556].. La logique documentaire médiévale était donc toujours clairement présente à l’esprit du greffier et des consuls.

Il reste cependant une mention fort troublante au folio 530 r°88. Arch. mun. Montpellier, AA 9, f. 530 r° [1557].. Là se trouve la seconde rédaction relative à l’année 1557 ; elle reparle de la prise de Calais en notant comme cy dessus est escript, feullet cinq cens quatorze. Cette référence est la seule qui soit interne à la chronique française. Elle signifie explicitement que le rédacteur du second texte de 1557 avait sous les yeux un manuscrit du Petit Thalamus déjà paginé en continu depuis les annales occitanes jusqu’au folio 514, évoquant l’année 1557. Or, les premières pages de la chronique française portent – comme nous l’avons souligné ci-dessus – des textes normatifs des années 1581 et 1583, respectivement foliotés 458 v° et 457 r°. Il faut donc convenir que cette seconde rédaction relative à l’année 1557 fut réalisée après 1583. Un indice signalé par les éditeurs du Thalamus parvus plaide en ce sens. Dans l’une des notes critiques de l’édition, ils s’étonnent de ce que Philippe II, fils de Charles Quint, ne monta sur le trône qu’en 1555, on a donc lieu d’être surpris en voyant notre chronique l’appeler en 1548 le roi philippe d’espaigne. Une rédaction réalisée après 1583 expliquerait cette erreur. En outre, le début du récit relatif à l’année 1562 commence par la déploration de ce que ceste annee comenca en ce royaulme celle tant sanguynolente et pernicieuse guerre civille pour le faict de la relligion99. Arch. mun. Montpellier, AA 9, f. 534 v° [1562]., comme si le narrateur se trouvait dans une époque bien plus tardive.

On remarquera enfin que Boschonis, signataire de la première série de textes relatifs aux années 1550, utilise couramment les chiffres romains dans le corps du récit, ce que fait beaucoup plus rarement le rédacteur du dernier cahier du manuscrit couvrant d’un jet les années 1534-1574.