Le Petit Thalamus de Montpellier

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Les annales occitanes, introduction linguistique

par Hervé Lieutard (LLACS)

Diphtongaison conditionnée

Le produit de la diphtongaison conditionnée de devant palatale aboutit majoritairement à ɥɛ en occitan (nuèch, puèg, uèch) et à ɥᴐ devant vélaire (buòu, fuòc, luòc). Les formes diphtonguées notées ue sont déjà présentes dès les premiers écrits consulaires dans les noms des consuls cités en latin dans le Grand Thalamus : Augerius de Vuel (1225) ou G. del Truell (1257), même si les Grands Thalamus opèrent, au bout de quelques années, un retour vers des formes plus étymologiques (Rainardus de Volio en 1239). Le manuscrit Naf 4437 du Petit Thalamus hésite également entre des formes étymologiques et des formes diphtonguées (Auger de Voll, 1225 ; Auger de Vuell, 1228 ; Rainard de Vell, 1239 ; R. de Vull, 1245 ; G. del Troll, 1257). En revanche, dans tous les autres manuscrits du Petit Thalamus, on voit s’établir avec une grande régularité la notation de la diphtongaison à l’aide de ue.

J339AA4Naf 4337Fr. 11795H 119AA9
1225Augerius de Vuel Augerius de Vuel Auger de Voll n’Augier de Vuel N’Augier de Vuell n’Augier de Vuelh
1228Augerius de Vueil Augerius de Vueil Auger de Vuell Augier de Vuel Augier de Vuell Augier de Vuelh
1239Rainardus de Volio Rainardus de Volio Rainart de Vell Rainart de Vuel Rainaut de Vuell Raynaut de Vuelh
1245Raynardus de Volio Raynardus de Volio R. de VullRaynart de Vuell Rainaut de Vuell Raynaut de Vuelh
1249Augius [sic] de Volio Auger de Vull n’Augier de Vuell Augier de Vuell n’Augier de Vuelh
1253Rainardus de Volio Rainart de Vuell Raynart de Vuell Rainaut de Vuell Raynaut de Vuelh

De la même façon, c’est après 1270 que se généralise la notation de la diphtongaison en –ièr (<ARIUM) qui était complètement absente des premiers manuscrits occitans du consulat. Dans le Petit Thalamus (ms. AA9), les formes Berenguier ou Augier remplacent les formes Berenger ou Auger (ms. Naf 4337).

Les formes notées uo devant palatale (puoys, nuoch…) que l’on voit apparaître dans les annales vers le milieu du XIVe siècle représentent l’intrusion d’une réalisation orale en ɥᴐ qui correspond à la prononciation actuelle du languedocien montpelliérain (nuòg, puòg, uòch). Si cette graphie uo est visible dans le lexique en général, elle ne touche que dans une moindre mesure les anthroponymes (on trouve par exemple une seule forme del Truolc pour le consul Guilhèm del Truèlh) et quelques alternances entre Puèg et Puòg au XIVe siècle pour Joan Puèg o Francés del Puèg. En revanche, les toponymes autochtones ne sont pas touchés par cette notation en uo, comme s’ils restaient figés dans une forme plus ancienne (pueg de Ceta1363, pueg de Sant Lop1372). La disparition progressive de la graphie uo au profit de ue à la fin du XIVe siècle et au début du XVe siècle semble relever d’un choix normatif d’écriture qui prend ses distances avec les réalisations orales. La graphie inverse luec en 1361 (alors que l’on trouve 192 formes de luoc) pourrait ainsi relever d’un phénomène d’hypercorrection puisque les formes diphtonguées devant vélaire et notées généralement uou n’entrent pas dans la même catégorie. Le languedocien montpelliérain ne connaît que les formes [ɥɔ] devant vélaire (fuòc, buòu), mais c’est aussi la réalisation majoritaire en occitan. On analysera de manière identique l’orthographe du nom des consuls R. Capdebueu (Raimond Capdebuòu) o Pons de Belluec (Pons de Belluòc) dans le ms. Naf 4337.

La forme graphique ue, la première en usage dans les anciens Petits Thalami, renvoie probablement à une forme plus prestigieuse, que nous pourrions qualifier aujourd’hui de forme référentielle, alors que la forme uo recouvre sans doute un usage oral, propre à la pratique populaire du languedocien oriental. Cette notation de la diphtongaison en uo, si elle est totalement absente des autres manuscrits, reste cependant nettement minoritaire dans le manuscrit AA9 comme le montre le tableau ci-dessous. Elle tend même à disparaître à la fin du XIVe siècle. Après la dernière attestation de nuòch en 1397, on relèvera seulement dix occurrences de nuèch (nuech, nueg, nuegz) jusqu’en 1426.

puèis
puòis
176
66
nuèch
nuòch
63
8
pluèja
pluòja
21
3

La disparition totale des formes de diphtongaison notées uo à la fin du XIVe siècle ne représente pas une quelconque innovation linguistique, mais probablement la fixation d’une forme référentielle considérée comme plus adaptée au caractère officiel de l’occitan écrit à cette période. Cette notation s’aligne d’ailleurs sur la forme généralement utilisée ailleurs à l’écrit. Dans une langue qui n’est pas en situation de diglossie, les usages peuvent coexister et correspondre à des niveaux ou des registres de langue ou bien à des usages socialement marqués. La diffusion de modèles normatifs à l’échelle de tout l’espace occitan tend probablement à réorganiser peu à peu la variation diatopique en registres linguistiques. À l’inverse, la diglossie franco-occitane qui commencera à opérer dès le XVe siècle conduira à une réduction de toute variation sociale de l’occitan en faisant disparaître les registres les plus hauts au profit des seules formes orales vernaculaires. Il est normal que, si ces deux formes de diphtongaison, notées ue ou uo, ont coexisté dans l’occitan montpelliérain, ce soit la forme la plus populaire uo qui ait survécu et se soit généralisée après la disparition de l’écrit occitan officiel.