Le Petit Thalamus de Montpellier

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Les annales occitanes, introduction linguistique

par Hervé Lieutard (LLACS)

Notation des affriquées

C’est probablement en raison de son association à une consonne affriquée en attaque syllabique devant e et i que le graphème g est également utilisé pour noter l’affriquée post-alvéolaire sourde t͡ʃ en coda syllabique ( pueg, dreg, nueg,dig, fag). Toutefois, dans ce contexte, g est deux fois moins présent que le digramme ch (dich, drech, fach). Celui-ci correspond majoritairement aux affriquées issues de –CT latin (jt > t͡ʃ) qui restent sourdes en position intervocalique (dicha, facha, poncha) a lors que les formes en g finales correspondent majoritairement à des affriquées sonores d͡ʒ généralement dévoisées en t͡ʃ en finale (pojada/pueg, freja/freg). Le fait que ces deux graphies correspondent à un seul et même son en finale syllabique peut expliquer que les substitutions soient assez nombreuses (puech pour pueg ou inversement dig pour dich), même si statistiquement la répartition présentée ci-dessus reste majoritaire.

Dans quelques cas plus rares, le graphème h associé ailleurs aux consonnes post-alvéolaires ou palatales peut également rendre compte de l’affriquée sourde finale, soit en association avec le graphème habituellement utilisée pour cette notation (nuegh, digh), soit combiné avec le graphème t (Benezeth, Buoth, dith, etc.).

Le digramme tz (parfois ts) correspond lui a l’affriquée alvéolaire sourde t͡s. Du fait même de leur identité graphique avec les formes en t suivies d’une marque du pluriel (vengutz, comensatz, motz), nous supposons que, dans la majorité des cas, les formes telles que ditz, fatz, frutz, etc. signalent un phénomène de dépalatalisation de t͡ʃ en t͡s au pluriel (dichdit͡ʃ , ditz[dit͡s]). C’est sans doute le développement de cette graphie du pluriel qui est à l’origine des quelques formes en dit que nous trouvons au singulier, alors même que ces formes ne sont pas susceptibles de recouvrir un usage local oral puisque le languedocien oriental connaît la palatalisation systématique de –CT latin en t͡ʃ (hormis dans quelques emprunts lexicaux comme leytieyra ou dans des expressions figées comme fayt d’armas). La quasi inexistence de formes féminines dita (2 occurrences seulement) et la présence quasi systématique de dit devant consonne peut aussi simplement renvoyer à un processus oral d’assimilation tel qu’on le rencontre dans le languedocien actuel qui prononcerait "lo dit mes" ludim’mes ou tel qu’on le voit dans la forme semmana déjà citée.

Signalons pour finir que dans quelques toponymes, patronymes ou prénoms (Conchas, Nicholau, Rochamaura), le digramme ch renvoie à la prononciation k. Plus rarement, il peut renvoyer dans le même contexte au phénomène de palatalisation de CA latin dans les formes nord-occitanes (Chaldas Ayguas, Johan de la Rocha), même si par ailleurs les anthroponymes et toponymes nord-occitans ou français sont adaptés aux règles de l’occitan méridional (Campanha, Champagne).

Palatalisation, assimilations

Le digramme ch se substitue également fréquemment à s après y ce qui peut nous indiquer une tendance à la palatalisation des séquences js > tant dans les toponymes (Foychac) que dans les patronymes : Bonboisson (Bonboychon), del Fraisse (del Fraycher), Peissonièr (Peychonier), Teissièr (Teychier). Dans la mesure où ces formes n’affectent pas le reste du lexique (laysset, meteys, nayssensa…), nous pourrions supposer qu’il s’agit simplement de formes qui signalent une origine géographique plus occidentale des familles concernées ou bien de vestiges d’une réalisation fricative alvéolaire de s devant j aujourd’hui encore bien présente dans les variétés aquitano-pyrénéennes (languedocien méridional, gascon, catalan). Pourtant les sections juridiques du manuscrit AA9 font un usage important de ych dans le lexique (laychatz, creycher, vaychela, peychonaria, conoychon, etc.), ce qui pourrait donc nous conduire à penser que ce phénomène a bien affecté le languedocien oriental, mais que, dans les annales, ces traces d’oralité ont été partiellement gommées au profit d’une forme plus générale notée iss.

Notation des rhotiques

La notation de r simple r ou double rr est relativement bien respectée dans l’AA9. Comme pour la nasale n, r est toutefois sujet à l’amuïssement dans certains contextes, même si, à la différence de n, r en position finale semble échapper à tout phénomène d’amuïssement. Il faut noter toutefois que seul l’amuïssement de r final posttonique commence d’être noté à partir de 1420 (notari mage). On peut supposer que la prononciation de r final en syllabe tonique est restée plus longtemps solide que celle de n final. En revanche, l’amuïssement de r devant s semble être la règle à l’oral comme le laissent penser un certain nombre de formes. Si r est plus communément omis en coda syllabique interne (Masselha, Masselhan et même messier pour ‘mercièr’), le phénomène semble affecter plus largement les r finaux devant s dans la seconde moitié du XIVe siècle. Les notations telles que Clapies, Sabos (Clapièrs, Sabors) restent cependant minoritaires. On voit en revanche aussi apparaître quelques rares oublis de r devant la marque du pluriel vers la fin du XIVe siècle (obries, los senhos), signe que, comme pour n, l’amuïssement de r a dû affecter les formes du pluriel avant de toucher les formes du singulier.

Rhotacisme

Le phénomène de rhotacisme qui affecte z intervocalique est particulièrement fréquent dans toute la rédaction du Petit Thalamus. On trouve ainsi fréquemment les formes Engleres (Englezes), Benereg (Benezech), ou encore Sarrarins (Sarrazins). Ce phénomène semble s’accompagner d’un phénomène inverse qui conduit à faire passer r à z (Mayzueysc pour Mayrueys, Pezols pour Perols, Balazuc pour Balaruc, etc.). Ce phénomène a d’ailleurs pu se fixer dans la toponymie pour certains noms comme par exemple pour le fleuve Salason (Salaison en français) issu de Salaronis pour lequel on trouve Salaro (1371, 1415) et Salazon (1367, 1389). Ces phénomènes sont en mettre en relation avec les évolutions actuelles qui conduisent à un amuïssement ou une transformation des sons issus de r ou rr en languedocien oriental (ˈmajde pour ’maire’, kaˈjɛjda] pour ’carrièira’ ou même balaˈdøk] pour Balaruc).