Le Petit Thalamus de Montpellier

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La chronique française, introduction linguistique

par Chantal Wionet (Université d’Avignon et HEMOC)

Préambule

La Chronique française s’étend sur cent ans environ, de 1502 à 1604, tandis qu’au cours du siècle, le rapport à la langue française se trouve modifié au sein des régions : en 1502, l’ordonnance de Villers-Cotterets n’est pas encore promulguée, alors qu’en 1604 le français est largement accepté et implanté comme langue officielle de la France. En 1502, les textes officiels n’ont pas encore établi la prééminence du français comme « langue maternelle » puisque la préoccupation essentielle du temps consiste d’abord à se détacher du latin – ainsi on peut indifféremment user du français ou de la langue du pays, ici le Languedoc :

1490 – Ordonnance de Moulins – Charles VIII (1483 – 1498). Outre est ordonné que les dicts & depositions des tesmoins qui seront ouys & examinez d’oresenavant esdites cours & en tout le pays de Langedoc, soit par forme d’enqueste ou information & prinse sommaire, seront mis & redigez par escrit en langage François ou maternel, tels que lesdits tesmoins puissent entendre leur dépositions, & on les leur puisse lire & recenser en tel langage et forme qu’ils auront dit & déposé. Et ce, pour obvier aux abus, fraudes, & inconvéniens qui se sont trouvez avoir esté faits en telles manières.

Cette relative liberté – langage François ou maternel – prendra officiellement fin en 1539, année de la promulgation de l’ordonnance de Villers-Cotterets, signée par François 1er, et qui fait du français la langue maternelle du pays :

Art. 111. Et pour ce que de telles choses sont souventesfois advenues sur l’intelligence des motz latins contenuuz esdits arretz, nous voulons doresnavant que tous arrestz ensemble toutes autres procedures, soient de nos courtz souveraines et autres subalternes et inferieures, soient de registres, enquestes, contractz, commissions, sentences, testamens, et autres qulezconques, actes et exploictz, de justice, ou qui en deppendent, soient prononcez, enregistrez et délivrez aux parties en langaige maternel françois et non autrement.

Si la ligne de mire reste la place du latin dans les textes officiels, entre 1490 et 1539 c’est un renversement symbolique qui s’opère, puisque du langage François ou maternel on passe au langaige maternel françois, renversement dont les conséquences continuent aujourd’hui de se faire sentir : les sujets, puis les citoyens français doivent se reconnaitre dans une langue, signe d’unité et de concorde.

Ainsi, la Chronique française constitue un bon témoignage des conséquences de la préoccupation particulière accordée à la région du Languedoc, ainsi que le montre l’Ordonnance de Moulins : dès 1502 les textes sont rédigés en français, et dans une langue assez fluide pour être encore aujourd’hui compréhensible sans connaissances particulières. Du point de vue de l’histoire du français, la Chronique apporte un certain nombre d’informations d’importance : il s’agit d’une langue du quotidien – comptes rendus, récits, prières même parfois lors d’épidémies… se mêlent aux chroniques des temps – partagée par différents scripteurs à divers moments du 16e siècle. Au regard de l’histoire de la langue, un siècle est certes une période relativement courte ; mais celui-ci est riche en discussions, débats, conflits, portant notamment sur l’image à donner de la bonne langue. Les grammairiens s’intéressent particulièrement à la question de l’orthographe (la diffusion du terme se fait dans ce siècle) : quelle transcription adopter ? L’orthographe patrimoniale qui conserve les lettres étymologiques, censées représenter l’ascendance glorieuse du français, ou l’orthographe modernisée, plus proche de l’oral et plus propre aux échanges commerciaux ? Quel vocabulaire promouvoir ? Quel style ? Comment envisager une langue commune ? Ces questions seront presque définitivement réglées au milieu du 17e siècle qui fixe pour longtemps les règles de civilité dans la langue, mais auparavant, un certain nombre de tentatives plus ou moins réussies ont vu le jour, jusqu’à même des propositions de nouvel alphabet (voir par exemple La déclaration des abus d’Honorat Rambaud11. Rambaud, Honorat , 1578, La Déclaration des abus que l'on commet en escrivant et le moyen de les éviter et représenter nayvement les paroles, ce que jamais homme n'a faict, à Lyon chez Jean de Tournes. en 1578).

La Chronique française se tient à côté de ces débats techniques, et permet de mesurer l’éventuelle distance entre les spécialistes de la langue et les productions écrites non spécialisées. Ainsi, on pourra mesurer la prégnance de la vision patrimoniale de la langue tout au long du siècle et de ce texte. Le nombre de scripteurs n’est pas ici un obstacle à l’analyse : la durée sur laquelle s’étend la Chronique, articulée à différentes mains, permet au contraire de saisir un état de la langue – en dehors des variations orthographiques, lexicales et syntaxiques que ne manquent pas d’apporter les changements d’auteurs – ou plutôt de mesurer un certain rapport à la norme, profondément différent du nôtre. On le verra plus bas, plusieurs formes peuvent coexister sous la plume d’un même scripteur, ou dans un temps relativement court, de même que certaines autres peuvent s’effacer, puis revenir. A partir d’une base commune, vraisemblablement issue de l’apprentissage du français comme hérité du latin, les scripteurs font varier leurs pratiques sans que ces variations soient traquées ou chassées ; autrement dit, ce qu’on appelle un « état de langue » se révèle ici mouvant et fluide, mais jamais incohérent.

Si ce qui suit tente de distinguer ce qui appartient au siècle de ce qui appartient aux scripteurs, il s’agit cependant d’abord de mettre en évidence les caractéristiques linguistiques d’une langue, dans une région éloignée de Paris, là où le français est censé se fabriquer. La Chronique française est en effet un témoignage important d’une certaine politique linguistique qui amène à séparer strictement pratiques de l’écrit et pratiques de l’oral.