Le Petit Thalamus de Montpellier

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La chronique française, introduction linguistique

par Chantal Wionet (Université d’Avignon et HEMOC)

Les consonnes

Parmi les éléments les plus saillants et les plus réguliers de l’orthographe patrimoniale, on notera :

  • les « s » intérieurs étymologiques précédés de « e » comme esglise, estre, mesme régulièrement remplacés par « é » ou « ê » au 17e siècle, ou précédés de « o » comme dans nostre (orthographié notre dans l’édition du dictionnaire de l’Académie française de 174011. Dictionnaire de l’Académie françoise, dédiée au Roy, A Paris, chez Vve Coignard, 1694, 1718, 1740.).
  • les « c » étymologiques comme dans poinct, politicque, droict, catholicque, sainct, subgect… à quoi on peut ajouter les fausses étymologies comme sçavoir (issu de sapere et non de scire comme on le pensait alors).
  • les différentes consonnes intérieures comme le « b » dans subgect, soubz, ainsi que des suites de consonnes comme escript, orthographe dont le grammairien Gilles Ménage22. Ménage, Gilles , 1650, Les origines de la langue françoise, A Paris, chez Augustin Courbé. souligne dans son dictionnaire étymologique édité en 1650 combien elle semble démodée un siècle plus tard :

    ainsi qu’on n’escrit plus escript et escripture, et semblables, où nos predecesseurs entassoient quantité de lettres du tout inutiles, sinon pour monstrer la deriuaison

À côté de ces graphies étymologiques, on notera le goût du 16e pour les surcharges graphiques. Pour les plus remarquables :

  • ung dont le grammairien Jean Bosquet33. Bosquet, Jean , 1586, Elemens ou institutions de la langue françoise, propres pour façonner la jeunesse, à parfaictement et nayvement entendre, parler et escrire icelle langue, A Mons, chez Charles Michel. en 1566 notait déjà l’obsolescence :

    En quoy se change le-g, Latin, au François? En-d, et -i-consonante, comme-ceindre, de-cingere, Ioye, de-gaudium, et autres. Ceux (au iugement de plusieurs) faillent, quy garnissent la fin, et queüe de quelque diction d’vn-g; Dautant qu’il n’est (non plus que le-q) gueres lettre finale; Parquoy ilz estiment ceux, quy escriuent-vng, chascung, auec-g, auoir plus d’esgard à la vieille mode, qu’à l’etymologie, et deriuaison des vocables.

  • avecques ne sera plus accepté au 17e, pas même comme une licence poétique ainsi que le note Vaugelas44. Vaugelas, Claude Favre de , 1647, Remarques sur la langue françoise, A Paris, chez Vve Camusat et P. Le Petit. dans ses Remarques sur la langue françoise (1647) :

    Auec, auecque, auecques. Pour commencer par le dernier, auecques, ne vaut rien, ni en prose, ni en vers, et pas vn de nos bons Poëtes ne s’est donné la licence d’en vser. […] Auec, et auecque, sont tous deux bons, et ne sont pas seulement commodes aux Poëtes pour allonger ou accourcir leurs vers d’vne syllabe selon la necessité qu’ils en ont […].

La surcharge apparait également dans le goût de certains scripteurs pour :

- les doubles consonnes : popullaire, relligion, insollance, oppignions. Ce point est d’ailleurs représentatif de choix orthographiques singuliers parmi les scripteurs, certains accumulant la gémination (doubles consonnes), alors que d’autres au contraire en usent plus discrètement.

Ainsi, l’orthographe quotidienne semble ne pas être touchée par les tentatives de modernisation : c’est avec le latin que les scripteurs apprennent à écrire, ce qui explique cette tendance à la conservation des traces du passé, quand il ne s’agit pas encore d’un penchant pour l’ornementation et « l’opulence » graphique. Cependant, au regard de certaines orthographes d’auteurs comme celles de Rabelais par exemple, celle de la Chronique pourrait être qualifiée de relativement équilibrée : l’orthographe reste lisible pour un lecteur contemporain – ce qui n’est pas toujours le cas en ce qui concerne Rabelais – tout en se situant nettement dans les graphies latinisantes. Nous verrons plus bas que cet équilibre est très représentatif de la langue de la Chronique, contrairement à la littérature qui pouvait parfois se plaire à la complication.

Les consonnes ne sont toutefois pas les seuls éléments susceptibles d’apporter des informations sur la langue commune du 16e : les voyelles finales, ainsi que certaines variantes vocaliques, notamment par le fait que ces phénomènes sont commentés par la suite et désignés souvent comme problématiques, interviennent ici comme des indicateurs d’une forme de langue commune, c’est-à-dire qui subsume par l’écrit les accents régionaux. En effet, alors que certaines formes pourraient être analysées comme des marques régionales – comme l’utilisation régulière de « ou » pour « o », honnourables / fist cloure lad[icte] petite porte (1503)– force est de constater, à travers les remarques qui ont fleuri au 17e siècle sur le bon usage de la langue française, que ces phénomènes correspondent bien plutôt à des hésitations qui dépassent largement le cadre de la région, puisque les mêmes peuvent intervenir à la Cour du roi.