Le Petit Thalamus de Montpellier

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La chronique française, introduction linguistique

par Chantal Wionet (Université d’Avignon et HEMOC)

Syntaxe

La longueur considérable des phrases est un des obstacles à la lecture des textes anciens, et particulièrement de la Chronique française, ceci étant lié à une appréhension de l’écrit qui semble moins fondé qu’aujourd’hui sur les unités phrastiques. Notre ponctuation – et ce depuis à peu près le 18e siècle – invite à penser l’écriture à partir de plus petits segments qu’à la Renaissance : ce changement linguistique relève d’un changement technologique – en se dotant de signes ou de balises toujours plus diverses et précises l’écrit s’élabore par propositions grammaticales et non plus par énoncés. On notera à ce propos que le point se nomme au 16e siècle (voir par exemple Jean Bosquet), le « point période », une période consistant en une unité de syntaxe et de sens (le 17e parlera encore, notamment pour les textes destinés à l’oralisation, d’« unité de souffle ») composée de plusieurs propositions. À cela s’ajoutent dans la Chronique deux phénomènes distincts, d’une part l’illustration d’une langue de spécialité, plus ou moins ici représentative du droit, et d’autre part l’inclination ou la nécessité de consigner des moments importants de la vie dans la ville, sous la forme de récits plus ou moins élaborés. Du côté de la langue de spécialité, les scripteurs peuvent adopter des routines linguistiques comme les segments introducteurs les plus réguliers avec notamment inversion du sujet – En l’an mil cinq cens et deux furent consulz de la p[rese]nt[e] ville de Montpellier les nobles et honnourables hommes sire Estienne Magni, sire Henric du Moussel, sire Jehan Griffi, sire Jehan Rigandon, s[ir]e Bertrand Rostaing et sire Jehan Alaire. (1502) – ou encore des rythmes binaires et ternaires spécifiques du genre – Congnoissans evidemment les choses cy après descriptes et mencionnees estre grandement a l’onneur prouffit et utilité du roy n(ost)re sire de sa chose publicque et de tous les manans et habitans de ladicte ville, voulans desirans et affectans de bon cueur et a tout n(ost)re pouvoir eviter tous interestz et domaiges dud(ic)t seigne(u)r et de sadicte chose publicque, oster et extirper toutes matieres devines, procès, procedures, seductions et discortz qui se sont meuz au temps passé a cause du payement et solucion des gaiges des ouvriers de la comune clausure de ladicte ville de Montpellier, et que ou temps avenir se pourroient mouvoir. (1512) – nécessaires pour se tenir dans une précision lexicale et référentielle lorsqu’il s’agit d’établir des règles de bonne vie dans la ville. Ce style autorise d’ailleurs également l’utilisation en déterminant de la forme composée ledict, ladicte mais aussi plus singulièrement sadicte, formes qualifiées par le DA 1694 de « style d’affaires » puis dans les éditions suivantes de « style de Pratique ». Toutefois, la forme ledit… apparaît assez fréquemment dans les textes du 16e siècle, et c’est le 17e qui l’éliminera du style commun. On peut ajouter ici une remarque plus générale sur l’emploi de deux marques de reprise très présentes dans la Chronique, illec et icelui : d’illec s’en allairent au devant et le renco[n]traire[n]t a ladicte croix (1502) ; et d’ilec alla passer am l’eglise du palais, a l’onneur et reverence de (1505) ou encore l’exercice dicelle novelle relligion (1570), feust faict le mariatge du roy et de madame Elizabeth d’Austriche fille de Maximilien empereur et icell[uy] mariatge (1570). Si ces deux formes ne sont pas étonnantes pour la période du 16e siècle, les grammairiens du temps cherchent cependant à les éliminer, Meigret11. Meigret, Louis , 1550, Le tretté de la grammere françoyese, A Paris, chés Chrestien Wechel. (1550) par exemple faisant d’illec une marque de bas langage : Il est encore d’autres adverbes locaux: comme çy, içy, ça, la, au regard d’illec, illecqes, et yla, le bon courtisan les laissera au menu peuple de Paris, tandis qu’un siècle plus tard Antoine Oudin22. Oudin, Antoine , 1640, Grammaire françoise rapportée au langage de ce temps, A Paris, chez A. de Sommaville. (1640) le prétend tout à fait obsolète : Illec, et d’illec, sont antiques, et tout à fait bannis du langage moderne.. Icelui s’est maintenu plus longtemps dans la langue, mais est réservé au style des affaires, ou des praticiens ainsi que le souligne Meigret33. Meigret, Louis , 1550, Le tretté de la grammere françoyese, A Paris, chés Chrestien Wechel. , sous-entendant que le scripteur, lorsqu’il est payé à la lettre, peut préférer des archaïsmes :

Içeluy et içȩlle sont de même signification que il, luy et ȩlle: desquels toutefois le courtisan n’use pas communément: ce sont plutôt relatifs usurpés par les praticiens pour lesquels nous usons de le, la, lȩs relatifs: là où il ou luy ou ȩlle ne peuvent satisfaire: comme pour j’ey açhepté un çheval, pour içeluy t’ȩnvoyer, nous dirons mieux pour te l’ȩnvoyer: combien que içeluy et içȩlle remplissent mieux un papier.