Le Petit Thalamus de Montpellier

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Les thalami montpelliérains : genèse, tradition manuscrite et codicologie

par Pierre Chastang (DYPAC)

Le Grand thalamus et le Livre noir : une écriture simultanée ?

Quels rapports le Grand thalamus et le Livre noir entretiennent-ils ? Le contenu des cahiers nos 3 à 5 du Livre noir et des premiers cahiers du Grand thalamus est identique. Dans le premier manuscrit, cette partie dupliquée est précédée par deux cahiers, qui contiennent les coutumes et statuts de la ville, le dernier statut transcrit étant celui de 1244 (n. st.). Ces textes fondateurs du droit de la ville n’étaient plus présents dans le Grand thalamus, au début du XIVe siècle, lorsqu’une nouvelle version des coutumes a été insérée dans le manuscrit (GTh AA 4, fol. 65 sqq). Nous verrons plus bas la raison de cette situation.

Concordance des GTh AA4 et AA7

Les rédacteurs de ces deux codices avaient réservé des espaces blancs à la fin des principales parties thématiques du manuscrit, afin de permettre la transcription d’actes nouveaux. À partir de 1251, ces espaces ont été utilisés dans le Grand thalamus, pour enregistrer dix-sept actes datés de 1251 à 1369 (GTh AA 4, nos 35, 36, 37, 38, 43, 45, 46, 47, 47bis, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54 et 55). Le Livre noir étant quant à lui tombé en désuétude, ces mêmes espaces sont demeurés vierges de toute écriture.

Ces indices codicologiques et philologiques ne permettent donc pas d’infirmer la tradition remontant au XVIIe siècle qui fait du Livre noir un Second thalamus. Mais il est plus probable qu’ils ont été, dans la phase liminaire de leur écriture, antérieure à 1251, l’objet d’une production simultanée. Ce choix de duplication, dont nous ignorons les motifs exacts – sécurité de la conservation, présence concomitante dans les bureaux du consulat et chez le lieutenant du roi ? –, expliquerait la similitude de l’emplacement des espaces blancs dans les deux livres.

La thèse de Bernardin Gaillard, au sujet de ces deux manuscrits, s’avère par conséquent inexacte. Dans les Mémoires de la société archéologique de Montpellier, il écrivait à propos du Livre noir : La rédaction de ce cartulaire est peut-être liée au transfert des Archives communales dans la maison que possédait à Montpellier l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem (…) Par décision consulaire de février 1259 (n. st.), la commune de Montpellier confia aux Hospitaliers la garde de leur chartrier, déposé dans une arche fermée de quatre clefs remises chacune aux mains d’un consul. Ceci supposait évidemment que l’on ne devait recourir qu’exceptionnellement à ces précieux originaux. Il fallait donc avoir sous la main des copies authentiques pour la consultation courante. Et puisque la charte la plus importante, celle des Coutumes, n’était pas encore transcrite au Grand thalamus, il paraît à peu près certain que le Livre noir, dont elle est l’élément principal, existait déjà. C’est donc entre 1247 et 1258 qu’il a été composé. (Bernardin Gaillard, « Les cartulaires municipaux de Montpellier et les manuscrits qui en dérivent », Mémoires de la société archéologique de Montpellier, 9, 1924-1928, p. 121-131, ici p. 123).

La première difficulté est d’ordre chronologique. Les années 1258-1259 constituent indubitablement un moment de mutation important dans l’organisation de la production et de la gestion de l’écrit pratique à Montpellier ; sur ce point, Bernardin Gaillard a raison. Mais la chronologie embrouillée qu’il propose prouve son embarras face à l’intégration des indices dont il dispose. Si la mise en œuvre du Livre noir était liée, comme il le prétend, au transfert des archives en 1259, le manuscrit devrait logiquement contenir les actes ajoutés dans la partie initiale du Grand thalamus au cours de la décennie 1250. Or tel n’est pas le cas. Si sa rédaction est proche du terminus a quo de 1247, elle ne peut pas être directement liée au déménagement de l’arca comunis. Cette deuxième hypothèse est confirmée par la tradition manuscrite.