Le Petit Thalamus de Montpellier

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Les thalami montpelliérains : genèse, tradition manuscrite et codicologie

par Pierre Chastang (DYPAC)

Du cartulaire au registre

Il est impossible de savoir ce que pouvait contenir le premier manuscrit que le notaire du consulat, Sauveur de Anthoniciis, a entrepris de rédiger en 1221 sur l’ordre des consuls de l’année. Contenait-il simplement les Fastes consulaires, qui ont été, après 1235, intégrés aux manuscrits des grands thalami ? Existait-il dès cette date un premier grand thalamus qui a pu servir de modèle pour la rédaction de ses successeurs ? Il convient de noter que dans la notice des Fastes pour l’année 1221, le manuscrit est désigné par le terme de registrum et non de liber, qui domine alors dans la désignation des cartulaires. Est-ce l’indication d’une production des textes mémoriels qui était à l’origine séparée ? Rien ne permet de trancher.

Les parties initiales du Grand thalamus et du Livre noir contiennent une documentation très majoritairement de nature diplomatique, produite par transcription de documents d’archives. Ils sont en cela très proches des codices produits au cours des deux siècles précédents, dans le monde ecclésiastique et les milieux seigneuriaux de la région. Il est vrai que les notaires montpelliérains du début du XIIIe siècle disposaient du Liber instrumentorum memorialis, cartulaire de la seigneurie des Guilhem, qui peut faire figure de modèle à bien des égards. Suivant un modus operandi éprouvé, les deux grands thalami (Arch. mun. de Montpellier, AA 4 et AA 7) renferment la copie d’actes qui, déposés dans l’arca comunis de la ville, légitiment les droits de la seigneurie urbaine et l’exercice du gouvernement consulaire. L’assemblage documentaire fait succéder quatre groupements, séparés par des espaces demeurés blancs :

Le premier regroupement rassemble les coutumes de 1204 et 1205, ainsi que les statuts consulaires promulgués de 1212 à 1244 (n. st.), transcrits chronologiquement :

  • Coutumes de 1204 et actes liés (GTh AA 7, f° 1 A-5A)
  • Coutumes de 1205 (ibid., f° 5 B-6B)
  • Statuts consulaires du 17 décembre 1212 (ibid., f° 6 B)
  • Statuts consulaires du 29 juillet 1212 (ibid., f° 6 vA-B)
  • Statuts consulaires du 29 juin 1221 (ibid., f° 6 vB-7B)
  • Statuts consulaires du 21 septembre 1221 (ibid., f° 7 B-vA)
  • Statuts consulaires du 1er août 1223 (ibid., f° 7 vA-10 A)
  • Statuts consulaires du 12 juin 1225 (ibid., f° 10 A-10 vB)
  • Statuts consulaires du 6 janvier 1236 (n. st.) (ibid., f° 11 A-B)
  • Statuts consulaires du 1er juin 1235 (ibid., f° 11 B)
  • Statuts consulaires du 18 mars 1244 [n. st.] (ibid., f° 11 vA-B).

Rassemblement des normes de la vie politique et sociale montpelliéraine, le corpus manifeste également l’existence juridique de la communauté faisant corps et l’exercice réel de la potestas statuendi par les gouvernants. Ces textes sont de ce fait très souvent dotés de préambules qui rappellent que le pouvoir législatif des consuls tire sa légitimité de la considération qu’ils portent à l’utilitas communitatis Montispessulani. Les parties suivantes des manuscrits regroupent des textes de nature diplomatique. De nombreux documents transcrits ici sont conservés dans l’armoire A du Grand chartrier des archives municipales de Montpellier.

La première (GTh AA 7, f° 17 A-28 B) comprend vingt actes qui ont en commun de définir l’équilibre institutionnel des pouvoirs gouvernant la ville, en précisant les mécanismes électifs de renouvellement du personnel dirigeant. Dans ce domaine, les années 1223-1225 sont centrales. Sont alors fixées de nouvelles procédures de désignation du bayle, les règles fixant les relations entre les consuls et le pouvoir royal aragonais ou son représentant, et les mécanismes institutionnels de nomination aux offices urbains. Les actes contribuent également à fixer les lieux réels à partir desquels s’exerce le pouvoir consulaire, qu’il s’agisse de l’Hôtel de ville installé dans une maison à étage (domum cum solario) sur la place de l’Herberie, achetée le 19 août 1205 (GTh AA 7, f° 22 vB-23 A), ou de l’église Notre-Dame-des-Tables, pivot de la géographie civique et religieuse montpelliéraine à partir de 1216. En cette même année 1216, l’évêque de Maguelone, à la demande du pape, accorde le droit d’y dispenser les sacrements aux fidèles, Saint-Firmin ne suffisant plus. L’évêque délègue à l’archidiacre de Maguelone la désignation d’un prieur pour desservir Notre-Dame-des-Tables. C’est au son de la cloche de cette même église que l’assemblée des habitants est convoquée et le monument, qui est mentionné à plusieurs reprises dans les Fastes consulaires et les Avenimens du XIIIe siècle, constitue un lieu privilégié de promulgation des décisions politiques et de conclusion des pactes civiques. C’est en particulier le lieu des serments d’officiers. La rubrique du qui coiffe la formule du serment du bayle mentionne ainsi expressement le lieu : Aquest sagramen fa le bayle lo jorn de Sant Johan en la gleya de nostra dona de las Taulas al parlamen lo matin (PTh AA 9, f° 373 v).

L’église figure d’ailleurs sur le revers du grand sceau des consuls, en usage durant la première moitié du XIIIe siècle. Mais la présence mariale dans les objets du pouvoir civique ne se limite pas au sceau. Si le manuscrit de la Bibliothèque interuniverstaire s’ouvre par la présence des armoiries du consulat, le manuscrit fr 11795 du Petit thalamus fait figurer au recto du premier folio une représentation de la Vierge avec l’enfant, et contient le texte d’une oraison, prononcée dans l’église Notre-Dame-des-Tables, au cours de la messe votive fondée en 1314 : Oratio : Rex glorie, rex virtutum, immensam largitatis tue clementiam suppliciter imploramus, ut populum Montispessulani, sub beatissime Dei genetricis Marie tutela condam a suo domino temporali commissum, ipsius Virginis meritis et precibus in sancta et concordi unitate custodias, in consiliis dirigas et continua tuhitione deffensas per dominum nostrum Jhesum Christum… (PTh 11795, f° non numéroté).

Ces lieux du pouvoir consulaire s’installent en un espace urbain débarrassé des signes architecturaux de la puissance seigneuriale. En 1207, Marie de Montpellier a en effet concédé aux consuls de la ville le droit d’abattre la tour seigneuriale (turrum) qui dominait alors la ville (GTh AA 7, f° 22 vA-22 vB ; original : Arch. mun. de Montpellier, Grand Chartrier, Arm. A, cassette 4, Louvet n° 108), assortie de l’interdiction de reconstruire des fortifications (forcias). Espace public urbain, ouvert à la communauté d’habitants, la ville consulaire affirme simultanément son emprise seigneuriale sur l’espace périurbain, comme le montrent certains actes rassemblés dans ce même dossier et qui concernent le bois de Valène, situé au nord-ouest de Montpellier, sur le territoire de l’actuelle commune de Murles (GTh AA 7, f° 24 B-25 B). L’extension de l’aire d’influence de la ville s’accompagne également d’une territorialisation des pouvoirs juridictionnels et des droits coutumiers (GTh AA 7, f° 26 B-27 B). Dans un acte de ce dossier, daté de novembre 1216, l’évêque de Maguelone, détenteur des droits comtaux depuis 1215, s’engage à neutraliser leur exercice dans un périmètre de deux lieues autour de la ville : in honore comitali et ad comitum Melgorii et Montisferrandi pertinente Montispessulani per duas leucas (GTh AA 7, f° 26 vB). et en particulier à ne pas édifier de castra, en l’absence de l’assentiment des consuls. L’évêque promet également de faire appliquer, pour les sentences rendues en sa cour montpelliéraine, les dispositions coutumières de 1204-1205, à l’exception de onze articles, dûment cités. L’espace politique et gouvernemental de la ville, divisé par la double tutelle juridictionnelle – royale et épiscopale –, se définit ainsi, à partir de la décennie 1210, comme un espace juridique commun.

Certains documents insérés dans ces mêmes grands thalami semblent à première vue davantage liés aux événements marquant de la première moitié du XIIIe siècle. Citons :

  • 1. le contrat de mariage de Pierre d’Aragon et Marie de Montpellier (GTh AA 7, f° 17 A-17 vA). Il existait déjà dans le Liber intrumentorum memorialis, un dossier coiffé de la rubrique De honoribus qui sunt alii a vicaria et contractu matrimonium qui rassemblait les principaux contrats de mariages des membres de la famille seigneuriale. L’on peut penser que les notaires rédacteurs des grands thalami n’ignoraient pas l’exitence de ce modèle qui considérait les alliances matrimoniales comme des opérations d’alliances susceptibles de modifier durablement les rapports de pouvoir locaux.
  • 2. et le dossier de mise en gage de Montpellier et de Lattes par Pierre d’Aragon en 1205 et 1206 (GTh AA 7 f° 19 A-B et 19 vA-20 vA). La mise en gage en 1206, par Pierre d’Aragon, du castrum de Montpellier et des droits seigneuriaux acquis par son mariage ont ainsi durablement renforcé le pouvoir consulaire.

Ce premier groupement d’actes, qui fait suite aux textes normatifs, recense de la sorte les actes qui constituent le fondement du pouvoir consulaire montpelliérain et esquisse une première géographie de son exercice. La formation du pouvoir consulaire débouche logiquement sur le développement progressif d’une politique montpelliéraine dont les deux regroupements d’actes suivants retracent les lignes de force pour les décennies 1220-1240.

Le premier comprend les traités de commerce passés en 1225-1226 avec des villes provençales et italiennes, Gênes, Pise, Nice, Hyères, Toulon, Antibes (GTh AA 7, f° 28 vB-34 vB). L’insertion de la ville bas-languedocienne dans un réseau d’échanges à l’échelle méditerranéenne participe à son rayonnement économique et politique. Dans les manuscrits, le dossier fait suite aux actes définissant la réalité topographique et territoriale du pouvoir consulaire et précède un regroupement de textes consacré à la politique d’acquisition foncière menée dans la ville par l’autorité publique (GTh AA 7, f° 36 A-37 vA). Cette place particulière occupée par les traités de commerce dans le codex n’est pas sans rapport avec la sociologie nouvelle des élites urbaines consulaires, impliquées dans des affaires à vaste échelle. En 1346, les consuls vont ainsi jusqu’à proclamer que dicta villa mercibus et mercatoribus est fundata (Arch. mun. de Montpellier, Grand chartrier, Arm. D, cassette 12, Louvet n° 1715), ce qui constitue à la fois une déclaration idéologique consolidant l’assise sociologique du gouvernement de la ville et un embryon d’analyse historique qui n’est pas dénué de justesse.

Le manuscrit se clôt sur l’enregistrement d’un dernier dossier de textes expédiés par le roi et le pape (GTh AA 7, fol. 41 A-47 vA), auxquels s’ajoutent quelques actes dont la cohérence thématique est moins évidente (GTh AA 7, f° 47 vA-51 vB). Figure, entre autres choses, le tarif de la leude, que l’on retrouve en occitan dans le corpus des petits thalami.

La similitude de l’image graphique du Livre noir et de la partie initiale du Grand thalamus s’explique par leur rédaction réalisée sur un temps court, entre 1247 et 1251. C’est également en 1247 que le dernier cartulaire royal capétien a été réalisé par la chancellerie à la demande de Louis IX qui partait à la croisade. Après cette date, les archivistes royaux ont privilégié les originaux et l’enregistrement sélectif des documents. Aucun nom de notaires responsables du travail de compilation à Montpellier n’est mentionné dans le manuscrit, mais, pour cette période, les Fastes consulaires enregistrent Bertrand Arnaldi (1247-1248) puis Raimond Dosca (1249-1253) comme notaires du consulat. Ils ont probablement dirigé la rédaction de ces manuscrits. Contrairement à la pratique des notaires génois attestée dès le XIIe siècle, aucune mention de procédures d’insinuation et de collation des originaux n’apparaît au bas des textes transcrits. Aucun système de renvoi aux originaux – sous la forme de cotes ou de signa – n’est présent dans les manuscrits. On est par conséquent très loin de la procédure théorisée, à la même période, par Rolandino Passagieri dans sa Summa totius artis notariae : quod exemplo non adhibeatur fides quod ex eo non potest fieri exactio nisi illud cum insinuatione et iudicis decreto et auctoritate interposita factum sit, sed fuerit illud exemplum presentibus litteratis testibus, tabellionibus videlicet se subscribentibus coram iudice, auctoritatem suam interponere et autenticum auscultatum et concors inventum, adhibetur ipsi exemplo fides plena et potuerit ex eo exactio fieri (Rolandino Passagieri, Summa totius artis notariae..., Venise, 1546, p. 397).

Même si des espaces vierges d’écriture ont été prévus dans les manuscrits afin de compléter les dossiers composés, une contradiction apparaît rapidement entre la forme de centralisation documentaire que permet le cartulaire et la multiplicité des lieux de production de l’écrit administratif, ce qui entraîne une mutation des outils.