Le Petit Thalamus de Montpellier

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Les thalami montpelliérains : genèse, tradition manuscrite et codicologie

par Pierre Chastang (DYPAC)

Les années 1258-1260 : de nouveaux équilibres sociopolitiques

La rédaction de la série des petits thalami et de leurs corpus textuels produit des outils écrits d’un type nouveau qui, en effaçant le contexte particulier à l’écriture de chaque document-source, favorise, dans l’exercice du gouvernement urbain, l’application de procédures de plus en plus impersonnelles, objectivées par un ensemble de textes. Or la production de ces nouveaux outils écrits, qui remodèlent profondément des pratiques en usage depuis le début du XIIIe siècle, apparaît en un moment de modification des équilibres institutionnels. Alors que le pouvoir juridictionnel et politique de Jacques Ier s’est accru depuis le début de la décennie 1240 au détriment de l’évêque de Maguelone, un conflit naît en 1252 entre le seigneur et les consuls au sujet des oboles de Lattes. Les taxes levées sur les marchandises pénétrant dans l’avant-port de Montpellier étaient normalement perçues par les consuls de mer selon un taux coutumier d’une obole par livre, les sommes ainsi prélevées étant destinées à l’entretien du chemin de Lattes et des graus. Les troubles suscités par cette mesure, qui a conduit les consuls à assembler les hommes en armes, suscitent l’ire de Jacques Ier. Celle-ci semble également liée à la nomination à cette même période de deux bayles – Bernard Frogier et Simon Ricard – par les consuls, sans consultation du lieutenant du roi.

L’affaire se dénoue le 10 décembre 1258 avec l’amnistie concédée par Jacques Ier en faveur des hommes de Montpellier qui ont multiplié les offenses à son endroit. L’accord négocié par Gui Foucois, évêque du Puy et Raimond Gaucelm, seigneur de Lunel, sous prétexte de supprimer radicalement les motifs de querelle (volentes subortis finem imponere querimoniis, et sic eas a radice precidere, ne in futurum valeant pullurare) et de déraciner tout ferment de corruption, détermine un nouvel équilibre des pouvoirs défavorable à l’autonomie consulaire. Le roi se réserve le droit de nomination du bayle lorsqu’il est présent à Montpellier et, à défaut, prévoit un mécanisme qui réserve le dernier mot à son lieutenant en cas d’absence d’accord avec les consuls (Arch. mun. de Montpellier, Grand chartrier, Arm. A, cassette 4, Louvet n° 117, acte copié dans GTh AA 4, f° 47 v-48 v). La modification de l’équilibre dans la désignation du bayle s’accompagne d’une restriction de l’exercice de la potestas statuendi consulaire et d’une canonisation des textes producteurs du droit urbain. Jacques Ier exige en effet de confirmer tout texte ayant vocation à entrer dans le corpus des coutumes et lois municipales (consuetudines et leges municipales), terme qui est ensuite employé par les gouvernants de la ville eux-mêmes pour désigner ces textes normatifs. La mesure produit de facto une hiérarchisation des normes. Elle modifie le lien que l’avènement du régime consulaire avait établi entre coutume, universitas et territoire, lien que des juristes comme Azon ont très tôt formalisé.

On peut donc interpréter ces événements de 1258, comme une modification importante des équilibres sociopolitiques du premier XIIIe siècle dans la mesure où la potestas du prince joue désormais un rôle inédit dans la validation de la norme urbaine, ce qui ne peut se faire qu’au détriment de l’autonomie du populus montpelliérain. Au début du XIVe siècle, Pierre Jacobi dans sa Practica aurea, défend encore avec vigueur la potestas statuendi de la communauté montpelliéraine, alléguant le Code qui confère au populus romanus, et par extension aux autres peuples, le droit de condere legem specialem.

Dans un deuxième acte promulgué le même jour (Arch. mun. de Montpellier, Grand chartrier, Arm. A, cassette 4, Louvet n° 118, acte copié dans GTh AA 4, f° 47 v-48 v), Jacques Ier se livre à une approbation rétrospective des coutumes de la ville, parmi lesquelles il exclut les passages qui manifestent la liberté législative des consuls. Cet acte de 1258 est traduit en occitan dans les manuscrits du corpus des petits thalami. Il clôt même la phase initiale de rédaction du premier d’entre eux, le manuscrit D de Nîmes.

C’est à la même période que le statut de la baylie est modifié. Le contexte de la signature du traité de Corbeil en 1258 conduit à un rééquilibrage des rapports féodaux entre l’évêque de Maguelone, le roi d’Aragon et le roi de France. La première pièce du dossier, conservée au Trésor des chartes (Arch. nat. de France, J 340, n° 23 et J 339, nos 20 et 22), est la reconnaissance faite par l’évêque de Maguelone, Pierre de Conques, de la suzeraineté exercée par le roi de France sur Montpellier et Montpelliéret. L’accord fut négocié encore une fois par Gui Foucois. Comme pour les deux actes de 1258, l’accord de 1260 a été très rapidement traduit en occitan et intégré au corpus des établissements.